Poème de l’instant qui s’échappe
Ça se réunissait au bas du Mont des Arts, là où quelques instants avant, les parents patinaient à roulette. L’air était frais et la nuit tombante. Sur le boulevard de l’Empereur se prolongeaient des instants de Brussels lounge. On se regroupait sans se connaître et sans se le dire. Au milieu du cercle, un rappeur suisse, et puis une fille avec un vagin de trop qu’on est obligé de regarder danser.
Soirée de déballage spontané, improvisé. On ne sait pas très bien ce qu’on fait là, mais on n’a pas le trac. On se sent jeune, un peu trop jeune. Les filles nous regardent, et pourtant, c’est un ami de primaire qui s’avance avec quelques feuilles en main. Le silence se fait dans l’attroupement sauvage, et les mots commencent à sortir, à monter, à tout emporter. On les connaît. On se raconte le début de l’histoire au même rythme, on le fait à voix haute, et on finit par se convaincre qu’on l’a écrite. On ne sait plus, mais on l’écoute, on la reconnaît mot à mot. Le lecteur trébuche, on le corrige. Toute l’assistance a les yeux et le cœur braqués sur nos lèvres et ces mots qui sortent, maladroits mais plus vrais que l’instant. On parcoure leurs visages, leurs lèvres qui elles aussi, connaissent chaque terme du dénombrement faisant progresser notre histoire. Tout le monde se pâme.
On est de retour chez nous, on croit se souvenir de baisers roses et humides, de seins déshabillés, de cheveux défaits, de compliments qui font bander. Alors on relit, incrédule, les pages de notre triomphe. Sous nos yeux, on convoque les instants qui amenèrent chaque mot, chaque image, pour les figer sur le traitement de texte du 486DX2. On est sûr de notre succès. Pas de diabolique, pourtant, ni même de divin. Pas d’humiliation, d’humilité, d’humidité. Rien de personnel. Juste une mélodie, monocorde et traînante, frémissante, bouleversante. On le lit, se relit, un livre, nos mots, le pays se pâme.
Alors on se met au lit. C’est tellement vrai que certains mots sont interchangeables, que l’histoire ne s’arrête jamais vraiment, que la foule est toujours là, à l’instant même, à écouter la litanie qui se forme d’une oreille à l’autre. Et si les mots continuent à venir, notre regard est sur ces yeux d’avidité, nos oreilles sur les soupirs, notre bouche sur cette chair torturée par la passion irrépressible. D’une oreille à l’autre, ce sont maintenant les chemises qui s’ouvrent, les pantalons qui tombent. Le résultat. Les mots filent, reste l’assistance, nue, braquée, écartée. On sert les lignes dans nos bras, les yeux dans l’eau, l’instant vers lequel tendent tous nos actes, là, si grand, si simple. Une foule nue, forêt de sexes tendus et de vagins acquis.
N’était-ce l’odeur du café et l’oreiller mouillé, coincé entre les jambes. Et le sens qui s’envole, et l’instant qui revient sous les bruits du rasoir électrique.
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